Introduction
Le terme « polygamie » est souvent employé comme synonyme de « polygynie » (forme d’union où un homme a plus d’une épouse simultanément). La forme inverse — la « polyandrie », où une femme a plusieurs maris — est quant à elle rare. Dans cet article, nous utilisons donc « polygamie » au sens de « polygynie ». Dans plusieurs sociétés d’Afrique subsaharienne, la polygamie est le résultat des facteurs démographiques et sociaux bien identifiés. Sur le plan démographique, elle est favorisée par un écart d’âge marqué entre conjoints (hommes nettement plus âgés que leurs épouses) conjugué à une pyramide des âges expansive, configuration qui accroît mécaniquement le nombre d’épouses potentielles par rapport aux époux. S’y ajoutent la fréquence des remariages féminins (veuves et divorcées) et la quasi-absence de célibat définitif chez les femmes. Ces facteurs alimentent durablement l’offre matrimoniale pour des hommes déjà mariés. Sur le plan social, la polygamie s’inscrit dans des systèmes lignagers où les aînés régulent l’accès au mariage ; elle sert d’instrument d’alliances et de prestige, et répond à des logiques économiques et reproductives (travail des épouses, recherche d’une descendance nombreuse). Sa légitimité est consolidée par des reconnaissances religieuses et/ou juridiques (Antoine, 2002). La République démocratique du Congo (RDC) est un pays à forte prédominance chrétienne, notamment catholique et protestante. De plus, la Constitution (art. 30) et le Code de la famille (arts. 330 et 354) interdisent la polygamie. On peut donc s’interroger sur sa persistance et sa prévalence. Cette note a pour objectif d’analyser la prévalence de la polygamie selon les confessions religieuses et selon les provinces en RDC.
Méthodologie
Nous utilisons les fichiers hommes des enquêtes démographiques et de santé (EDS) de 2007, 2013/2014 et 2023/2024. Ces enquêtes ont porté respectivement sur 4 757, 8 656 et 12 681 hommes. Nous avons supprimé toutes les observations correspondant aux hommes non mariés, ce qui donne un échantillon de 2 775 en 2007, 5 199 en 2013/2014 et 7 325 en 2023/2024. L’ancienne subdivision administrative en 11 provinces a été maintenue afin de faciliter les comparaisons interrégionales dans le temps. La prévalence de la polygamie correspond à la proportion obtenue en divisant le nombre d’hommes actuellement mariés ayant plus d’une épouse par le nombre total d’hommes actuellement mariés. Les analyses ont été réalisées séparément par religion, par province pour chaque année. Toutes les analyses ont été pondérées à l’aide des poids d’échantillonnage fournis dans les enquêtes.
Résultats
La prévalence de la polygamie baisse nettement en RDC. Elle est de 19,3 % en 2007, de 15,4 % en 2013 et de 14,5 % en 2023/2024. Elle varie selon la religion. Elle est plus élevée chez les musulmans. Elle est aussi un peu plus élevée chez les protestants que chez les catholiques (Figure 1). La polygamie varie également selon les provinces. Elle est plus fréquente au Kasaï-Oriental, au Maniema et au Kasaï-Occidental alorsqu'elle est moins courante à Kinshasa, au Nord-Kivu et au Bas-Congo (Figure 2).
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Conclusion et discussion
En RDC, la polygamie connaît une baisse continue depuis 2007. Cette diminution reflète l’évolution de ses déterminants démographiques et sociaux : report de l’âge au mariage des femmes, lié à la scolarisation et à l’activité professionnelle féminine, réduisant ainsi l’écart d’âge entre conjoints ; fréquence accrue des divorces ; rivalités conjugales et persistance de la pauvreté ; affaiblissement de la fonction économique et du prestige associés à l’union polygamique ; ainsi qu’une remise en cause de sa légitimité religieuse et juridique. Cependant, la pratique demeure marquée par de fortes disparités confessionnelles et régionales. Elle est plus répandue chez les musulmans alors qu'elle l'est moins chez les catholiques. La faible prévalence de la polygynie dans ce groupe religieux mérite une attention particulière. Elle est plus répandue dans les provinces du Kasaï-Oriental, Maniema et Kasaï-Occidental. Au Kasaï, elle est particulièrement encouragée au sein de certaines ethnies, comme les Bashilele (De Heusch, 1964). En revanche, la polygamie est moins fréquente à Kinshasa et au Nord-Kivu, en raison notamment de facteurs liés à la modernité (report du mariage des femmes, scolarisation et insertion accrue des femmes sur le marché de l’emploi). Enfin, les résultats seraient plus robustes si l’on considérait le niveau de pratique religieuse plutôt que la simple appartenance confessionnelle, nombre de personnes se déclarant d’une religion sans en suivre réellement les prescriptions.
Bibliographie
Antoine, P. (2002). Les complexités de la nuptialité: De la précocité des unions féminines à la polygamie masculine en Afrique. Working Papers, Article DT/2002/06. https://ideas.repec.org//p/dia/wpaper/dt200206.html.
De Heusch, L. (1964). Structure et praxis sociales chez les Lele du Kasai. Homme, 4(3), 87–109. https://doi.org/10.3406/hom.1964.366669