Introduction
Le multipartenariat sexuel extraconjugal, désigné dans la suite du texte par le terme « infidélité conjugale », désigne le fait d’avoir plusieurs partenaires sexuels en plus de son époux ou de son épouse (Kasamba et al., 2011). Le choix de ce terme, plus accessible au grand public, s’explique par la vocation de cet article à être diffusé et débattu au-delà du champ académique, notamment sur les réseaux sociaux, bien que « multipartenariat sexuel extraconjugal » soit davantage employé dans les recherches en sciences sociales, en santé publique et en épidémiologie. Dans le cadre de cette étude, ce concept n’inclut pas les relations sexuelles d’un homme polygame avec ses multiples épouses ; seuls les partenaires autres que l’époux ou l’épouse sont considérés (Adimora et al., 2014). Le multipartenariat sexuel extraconjugal constitue un problème majeur de santé publique, car plusieurs études montrent qu’il accélère la transmission du VIH en Afrique subsaharienne (Halperin & Epstein, 2004). Au-delà des risques physiologiques, il entraîne également des répercussions psychosociales notables, notamment une détresse psychologique accrue chez les individus concernés (Ramrakha et al., 2013). Des effets négatifs sur la confiance, l’attachement et le bien-être émotionnel ont par ailleurs été observés à la suite de l’infidélité (Warach & Josephs, 2021). La République démocratique du Congo est un pays caractérisé par une grande diversité ethnique, dont les groupes sont souvent concentrés dans des régions spécifiques. Elle se distingue également par l’importance accordée aux croyances et pratiques religieuses, qui influencent largement les comportements conjugaux et sexuels. L’objectif de cette note est d’étudier la prévalence du multipartenariat sexuel extraconjugal selon les provinces et les confessions religieuses, ainsi que d’analyser l’évolution de ce phénomène entre 2007, 2013/2014 et 2023/2024.
Méthodologie
Les données utilisées proviennent des fichiers hommes et femmes des Enquêtes Démographiques et de Santé (EDS) menées en République démocratique du Congo en 2007, 2013/2014 et 2023/2024. L’échantillon inclut uniquement les personnes mariées, après exclusion des individus non mariés et des observations comportant des valeurs manquantes pour les variables clés (nombre de partenaires sexuels au cours des 12 mois précédant l’enquête, religion et province). Les hommes et les femmes mariés depuis moins de 12 mois ont également été exclus, afin de s’assurer que les éventuelles relations extraconjugales rapportées se soient déroulées après l’union (mariage ou cohabitation). L’échantillon final comprend 14 967 hommes (2 640 en 2007, 5 040 en 2013/2014 et 7 287 en 2023/2024) et 34 508 femmes (6 256 en 2007, 11 991 en 2013/2014 et 16 261 en 2023/2024).
À partir de la variable mesurant le « nombre de partenaires sexuels autres que le conjoint au cours des 12 derniers mois », une nouvelle variable binaire intitulée « Fidélité » a été construite. Elle prend la modalité fidèle lorsque le nombre de partenaires autres que le conjoint est égal à 0, et la modalité infidèle lorsqu’au moins un partenaire sexuel supplémentaire a été déclaré.
L’analyse a ensuite consisté à croiser la variable « Fidélité » avec les variables « Province » et « Religion », et à estimer la proportion d’individus considérés comme infidèles dans chaque sous-groupe, avec leurs intervalles de confiance. Toutes les analyses ont été pondérées à l’aide des poids d’échantillonnage des EDS, afin de garantir la représentativité des résultats.
Les scripts complets utilisés sont disponibles ici.
Résultats
Figure 1. Infidélité féminine par province (EDS 2007, 2013/2014, 2023/2024). Si l’iframe ne s’affiche pas, ouvrez la figure directement : women_infideles_par_region.html.
Figure 2. Infidélité féminine par religion (EDS 2007, 2013/2014, 2023/2024). Si l’iframe ne s’affiche pas, ouvrez la figure directement : women_infideles_par_religion.html.
Figure 3. Infidélité masculine par province (EDS 2007, 2013/2014, 2023/2024). Si l’iframe ne s’affiche pas, ouvrez la figure directement : men_infideles_par_region.html.
Figure 4. Infidélité masculine par religion (EDS 2007, 2013/2014, 2023/2024). Si l’iframe ne s’affiche pas, ouvrez la figure directement : men_infideles_par_religion.html.
La Figure 1 et la Figure 2 présentent la dynamique de l’infidélité conjugale chez les femmes selon les provinces et les confessions religieuses. Dans l’ensemble, la prévalence de l’infidélité conjugale est presque constante au fil du temps. Dans certaines provinces, la tendance reste presque immobile, comme à Kinshasa où la part de femmes rapportant une infidélité passe de 2,5 % en 2007 à 1,8 % en 2023/2024. Ailleurs, on observe de légères hausses, à l’image de l’Équateur où cette part grimpe de 3,6 % à 7,0 %. Lorsqu’on considère toute la période, les provinces qui reviennent le plus souvent comme celles où l’infidélité féminine est plus marquée sont l’Équateur (4,9 %), la Province Orientale (4,8 %) et le Maniema (3,4 %). À l’opposé, le Kasaï Oriental (0,9 %), le Sud-Kivu (1,7 %) et le Kasaï Occidental (1,8 %) apparaissent comme des provinces où ce phénomène reste marginal. Les écarts entre religions sont beaucoup moins tranchés. La prévalence de l’infidélité est quasi similaire chez les catholiques (2,9 %) et les protestantes (3,1 %), tandis qu’elle est un peu moins élevée (2,2 %) chez les musulmanes. En bref, on observe une hétérogénéité de l’infidélité conjugale selon les régions, mais sans contrastes majeurs entre confessions religieuses.
La Figure 3 et la Figure 4 présentent une tout autre trajectoire chez les hommes. Ici, la tendance est à la hausse quasi continue. Dans l’Équateur, la proportion d’hommes déclarant une infidélité double en une quinzaine d’années, passant de 16,4 % en 2007 à 34,9 % en 2023/2024. La Province Orientale suit un parcours similaire, de 12,8 % à 33,9 %. Lorsqu’on observe l’ensemble des années, ces deux provinces, avec le Maniema (25,6 %), se distinguent nettement du reste du pays, alors que le Kasaï Oriental (9,1 %), le Kasaï Occidental (13,1 %) et le Bandundu (13,3 %) se situent bien en dessous. Les différences religieuses sont également plus visibles que chez les femmes mais demeurent faibles. Les musulmans se trouvent en tête avec 26,7 %, suivis par les protestants (20,3 %) et les catholiques (19,6 %). La catégorie « autres » (17,7 %) pratique moins l’infidélité conjugale.
Conclusion
En résumé, les résultats révèlent des dynamiques contrastées de l’infidélité conjugale selon le sexe. Chez les femmes, la prévalence reste globalement stable, avec des variations provinciales limitées et des différences religieuses peu marquées, suggérant que ce comportement demeure rare. En revanche, la situation est différente chez les hommes, où l’on observe une progression nette et continue, particulièrement marquée dans des provinces comme l’Équateur et la Province Orientale. Cette divergence pourrait refléter des normes sociales plus tolérantes vis-à-vis de l’infidélité masculine, voire une inégalité persistante dans les rapports de genre. Les disparités régionales indiquent aussi que les contextes socioculturels locaux jouent un rôle clé dans la régulation des comportements conjugaux. Ces résultats appellent à approfondir l’analyse des facteurs sociaux et culturels qui alimentent ces différences, afin de mieux comprendre leurs implications pour les relations de couple et la cohésion familiale.
Bibliographie
Adimora, A. A., Hughes, J. P., Wang, J., Haley, D. F., Golin, C. E., Magnus, M., Rompalo, A., Justman, J., del Rio, C., El-Sadr, W., Mannheimer, S., Soto-Torres, L., & Hodder, S. L. (2014). Characteristics of multiple and concurrent partnerships among women at high risk for HIV infection. Journal of Acquired Immune Deficiency Syndromes (1999), 65(1), 99–106. https://doi.org/10.1097/QAI.0b013e3182a9c22a
Halperin, D. T., & Epstein, H. (2004). Concurrent sexual partnerships help to explain Africa’s high HIV prevalence: Implications for prevention. The Lancet, 364(9428), 4–6. https://doi.org/10.1016/S0140-6736(04)16606-3
Kasamba, I., Sully, E., Weiss, H. A., Baisley, K., & Maher, D. (2011). Extraspousal Partnerships in a Community in Rural Uganda With High HIV Prevalence: A Cross-Sectional Population-Based Study Using Linked Spousal Data. JAIDS Journal of Acquired Immune Deficiency Syndromes, 58(1), 108. https://doi.org/10.1097/QAI.0b013e318227af4d
Ramrakha, S., Paul, C., Bell, M. L., Dickson, N., Moffitt, T. E., & Caspi, A. (2013). The Relationship Between Multiple Sex Partners and Anxiety, Depression, and Substance Dependence Disorders: A Cohort Study. Archives of Sexual Behavior, 42(5), 863–872. https://doi.org/10.1007/s10508-012-0053-1
Warach, B., & Josephs, L. (2021). The aftershocks of infidelity: A review of infidelity-based attachment trauma. Sexual and Relationship Therapy, 36(1), 68–90. https://doi.org/10.1080/14681994.2019.1577961