Introduction
Les migrations constituent, après la fécondité et la mortalité, la troisième composante de la dynamique démographique national dans les pays en développement. À l’échelle locale, notamment celle des villes, elles représentent la principale composante de l’évolution de la population. L’étude des migrations internes, notamment interrégionales, est essentielle car celles-ci traduisent à la fois l’attractivité économique des régions, les aspirations à de meilleures conditions de vie et les déséquilibres régionaux. Elle permet également d’anticiper les besoins en infrastructures et services sociaux, et d’orienter les politiques d’aménagement du territoire et de réduction des inégalités. En RDC, comme dans de nombreux pays en développement, elles demeurent peu étudiées en raison du manque de données et de l’absence des recensements récents, les enquêtes démographiques et de santé (EDS), les seules sources représentatives au niveau national disponibles, se concentrant surtout sur la fécondité, la mortalité et la santé. L’EDS RDC 2023/2024 est la première à intégrer des questions permettant d’analyser les migrations interprovinciales récentes. Cette note est la première à documenter systématiquement la dynamique migratoire interne en RDC. Son objectif est de classifier les provinces de la RDC selon leur niveau d’attractivité à partir de l’étude des migrations internes.
Note méthodologique
Les données utilisées proviennent de l’EDS 2023/2024. L’échantillon initial comptait 12 681 hommes. Parmi eux, 55 immigrants internationaux ont été exclus, ce qui donne un échantillon final de 12 625 hommes. La mesure des migrations dans cette enquête repose sur plusieurs variables : la durée de résidence dans la grappe de sondage, la province de résidence au moment de l’enquête et la province de résidence antérieure. Comme le rappelle Bocquier (2016), ces informations permettent uniquement de mesurer la dernière migration interne. Elles ne prennent donc pas en compte les allers-retours migratoires entre la date d’emménagement dans la province actuelle et la date de l’enquête.
Pour limiter ces biais, ainsi que le biais de sélection lié à la mortalité, nous avons choisi une période de référence plus courte, à savoir les cinq années précédant l’enquête. Cette première analyse porte uniquement sur les hommes (les résultats pour les femmes et par groupes d’âge sont disponibles sur demande).
Afin d’obtenir des estimations plus précises, nous utilisons l’ancienne subdivision administrative de 11 provinces, plutôt que la nouvelle subdivision de 26 provinces. Pour chaque province, nous avons calculé la proportion de femmes et d’hommes ayant immigré et émigré, rapportée à la taille de l’échantillon provincial. Ce calcul a été rendu possible à partir d’une matrice croisant la région de résidence avant migration et la région de résidence à l’enquête. Toutes les analyses ont été pondérées à l’aide des poids d’échantillonnage disponibles dans les données des EDS.
Les explications détaillées et la méthodologie de calcul sont disponibles sur simple demande ou via un commentaire sur notre page Facebook.
Résultats
Nord-Kivu, région la plus attractive par son ratio immigrants/émigrants, et Kinshasa, région la plus attractive par son solde migratoire absolu
Kinshasa, suivie du Katanga, est connue comme la région la plus attractive de la RDC. Nos données confirment ce constat : Kinshasa est la province qui accueille le plus grand nombre de migrants internes (voir Figure 1). Cependant, les départs de Kinshasa sont également nombreux, principalement vers le Katanga et le Bandundu. Les migrants qui s’installent à Kinshasa proviennent de toutes les régions du pays, mais surtout du Bandundu, du Kasaï Oriental, de l’Équateur et du Kasaï Occidental. Si l’on considère le solde migratoire relatif (différence entre immigrants et émigrants rapportée à la taille de la population), c’est le Nord-Kivu qui est la région la plus attractive (Figure 2). Cette région se caractérise par un coût du loyer et d’accès à la terre relativement bas, ainsi que par de nombreuses opportunités d’emploi dans le secteur des ONG. Cependant, les nouveaux arrivants proviennent principalement des provinces voisines du Sud-Kivu et de la Province Orientale (voir Figure 1). Selon le solde migratoire relatif (différence entre les entrées et les sorties rapportée à la population), les 11 provinces se classent par ordre d’attractivité comme suit : Nord-Kivu, Kinshasa, Katanga, Province Orientale, Maniema, Bas-Congo, Kasaï Occidental, Bandundu, Équateur, Sud-Kivu et Kasaï Oriental. En revanche, si l’on considère le solde migratoire absolu (différence du volume des flux entrants et sortants), le classement est le suivant : Kinshasa, Katanga, Nord-Kivu, Bandundu, Province Orientale, Kasaï Occidental, Maniema, Bas-Congo, Équateur, Sud-Kivu et Kasaï Oriental.
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Travail et études : les moteurs cachés des migrations interrégionales
L’emploi ou la recherche d’emploi constitue le principal motif des migrations inter-régionales dans la plupart des provinces. À Kinshasa, en revanche, ce sont les études, suivies de la réunification familiale, qui représentent les principales causes d’immigration (Figure 3). Les études constituent une cause importante d’immigration dans les provinces abritant les grandes universités du pays, comme Kinshasa (Université de Kinshasa) et le Katanga (Université de Lubumbashi). La réunification familiale représente l’autre motif majeur des migrations internes masculines dans la plupart des provinces, notamment à Kinshasa, au Bandundu et au Nord-Kivu. Elle concerne plus probablement des jeunes non mariés rejoignant leur famille proche ou élargie, plutôt que des hommes allant retrouver leurs épouses.
La recherche d’emploi, les études et la réunification familiale : principales causes d’émigration dans les régions les moins attractives
Dans les régions les moins attractives, la recherche d’emploi, les études et la réunification familiale constituent les principales causes d’émigration depuis le Kasaï Oriental, le Sud-Kivu et l’Équateur vers d’autres provinces. Les déplacements forcés n’apparaissent pas parmi les causes d’émigration dans les provinces du Sud-Kivu et du Nord-Kivu. Ce constat rejoint les résultats d’études précédentes, selon lesquelles les mouvements de population dans ces deux provinces s’effectuent principalement à l’intérieur même de la région ou vers les pays voisins (Pech & Lakes, 2017).
Conclusion
Cette note a montré que, si Kinshasa et Lubumbashi constituent les principales destinations migratoires internes, en raison notamment des études et des opportunités d’emploi, le Nord-Kivu apparaît également comme une région attractive dans l’est du pays. C’est même la province où la différence entre entrants et sortants est la plus élevée rapportée à la population. Cette attractivité s’explique par les opportunités d’emploi dans le secteur social, le coût relativement bas du loyer et de l’accès à la terre, ainsi que par la disponibilité de produits agricoles variés.
Bibliographie
Bocquier, P. (2016). Migration Analysis Using Demographic Surveys and Surveillance Systems. In M. J. White (Ed.), International Handbook of Migration and Population Distribution (pp. 205–223). Springer Netherlands. https://doi.org/10.1007/978-94-017-7282-2_10
Pech, L., & Lakes, T. (2017). The impact of armed conflict and forced migration on urban expansion in Goma: Introduction to a simple method of satellite-imagery analysis as a complement to field research. Applied Geography, 88, 161–173. https://doi.org/10.1016/j.apgeog.2017.07.008